Une ballade dans l’intérieur des Burkinabè

Bienvenue chez vous est une expo photo qui se tient à l’institut français de Ouaga du 6 au 21 avril 2012. Alain Leloup, qui parcourt le monde, photographiant les classes moyennes dans leur maison et dans leur quotidien, a posé son trépied dans les familles moyennes de Ouagadougou. Après la France, l’Egypte et le Vietnam, il a capté le quotidien de la middle class du Burkina Faso.

«La façade d’une maison n’appartient pas à son propriétaire mais à celui qui la regarde», dit le proverbe chinois. Aussi Alain Leloup a-t-il photographié les façades des maisons dans la banlieue de Seine Saint-Denis sans se préoccuper de l’avis de ceux qui y vivaient. Et puis l’envie lui est venue de passer la porte et de découvrir la vie dans ces maisons. Mais sans effraction, en se faisant inviter en toute amitié. C’est d’ailleurs un intérêt de ces photographies d’être un pas de côté qui déroge à l’habituelle photographie que les paparazzis et les photographes de guerre ont fait dériver vers le voyeurisme et même l’incivilité. Images volées, intimité violée : la photo contemporaine arrache aux individus leur beauté ou leur vérité à leur insu. Le photographe est un pickpocket de l’image comme le voleur à l’arraché.

La photographie de Leloup renoue avec l’éthique en respectant le modèle, car il coconstruit l’image avec les personnages. Lui se contente de fixer le cadre, et les personnages sont maîtres de la composition. Ils choisissent un coin du salon, de la terrasse ou de la chambre pour composer une sorte de nature morte au milieu des objets du quotidien, entre la télé, le divan et le lit.  Et leur regard pointé sur le photographe et sur le spectateur est le gage qu’ils n’ont pas été surpris mais  s’offrent à l’objectif, consentants.

Qu’est-ce-que la classe moyenne au Burkina Faso ? Alain Leloup met dans cette classe tout couple instruit, disposant d’une maison et ayant des enfants qui font des études. En somme, il suffit de n’être ni Crésus ni crève-la-faim ; ce qui donne un éventail assez large. On y trouve des familles restreintes sans enfant ou avec peu d’enfants, des familles nombreuses avec  des enfants qui, rassemblés au salon, occupent tous les fauteuils et se répandent sur le tapis et le carrelage, et leurs chambres  ressemblent à des dortoirs avec des lits superposés.

Les salons sont différents, certains meublés avec goût, ayant des tableaux aux murs et des rideaux riches, d’autres sont spartiates. On y croise aussi des terrasses fleuries ou latéritiques, carrelées ou crevassées et des chambres ajourées, d’autres nimbées d’ombre, spacieuses ou encombrées d’objets divers, des lits historiés avec des ciels royaux ou des matelas jetés à même le sol. Dans toutes les demeures, seule la télé semble omniprésente, trônant dans le salon comme une divinité vers laquelle convergent tous les regards. Cette variété donne à ces photographies une portée documentaire, car elles déclinent les conditions de vie des Burkinabè moyens en 2012 avec leurs nuances.

Mais si Alain Leloup a voulu éviter le voyeurisme, il ne peut empêcher l’œil du spectateur de chercher le détail qui détonne, car  c’est là que niche le diable. L’homme étant un poseur atavique, on sait que chaque personne qui a  accepté de s’offrir au regard du photographe a conscience de s’exhiber et veut apparaître sous un meilleur jour. Par  conséquent, il a soustrait des objets embarrassants ou dévalorisants au regard du photographe et du spectateur. C’est sur ses objets absents que  l’imagination prend appui.

Comme des cernes et d’autres figures laissées par les objets sur une table poussiéreuse dans une chambre. On sait depuis les Carnets de Leonard de Vinci que la poussière est une matière qui organise une géographie : «Je dis que lorsqu’on frappe une table en différents endroits, la poussière qui la recouvre se dispose en diverses figures.». L’œil s’accroche à la géographie du drap négligemment jeté sur des objets, il devine que c’est pour les soustraire à notre curiosité mais la surface bosselée du drap trahit leur entêtante présence.

De la chambre pleine de livres, on imagine que le locataire est un insomniaque tout comme les oreillers débourrés sur un autre plumard sont signes que des têtes lourdes de sommeil s’y sont affaissées et que des bulles de rêves s’en sont dégagés et ont flotté un instant au-dessus du lit avant de se dissoudre.  Si la photo est intéressante par ce qu’elle montre, elle l’est aussi pour ce qu’elle cèle ou qu’elle met hors cadre. Ainsi remarque-t-on l’absence de chien, de chat et de volaille dans ces photos.

La force de ces photos réside aussi  dans le fait d’avoir réussi à cacher la difficulté de leur prise sous une apparente simplicité, ce qui dénote la maîtrise d’Alain Leloup. En effet, la sérénité des visages et la netteté de leurs contours nous  font oublier la grande difficulté de faire des photos dans des intérieurs faiblement éclairés avec des peaux noires qui absorbent beaucoup la lumière… Cela est l’œuvre d’un professeur de photographie. Preuve qu’il faut enseigner la photo dans nos écoles si nous voulons améliorer nos images fixes ou mobiles.

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Maxime Compaore
Maxime COMPAORE est natif du pays des hommes intègre (BURKINA-FASO). Courtier art & Culture, il se défini comme un autodidacte culturel. Promoteur de zembalaculture Burkina faso. Agitateur, entrepreneur culturel. Blogeur, Manager d'artiste. la culture est la seule qui peut nous resté dès qu'on nous confisque tout.

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